Autopsie d’un torchon

Ah j’en ai lu des articles débiles sur le management, sous tous les angles, toutes les facettes, les plus farfelus et les plus inintéressants, bourrés d’idées loufoques ou au contraire de lieux commun d’une banalité à faire peur.

Mais là je crois que j’ai décroché la palme.

Je veux parler d’un article paru dans le journal du Net hier et que je me propose d’autopsier.

Article disponible ici

Déjà le titre : Managers, soyez fermes : ça paie

Titre provocateur, je me dis que l’article va prendre le contre-pied, je caresse mes poils qui commençaient à se hérisser et je commence.

Hélas, dès la première ligne, je sais que l’article ne va pas me plaire:

Un navire sans un capitaine qui tient fermement la barre a de grandes chances de finir par côtoyer les fonds marins. Idem au bureau.

Allez, c’est parti pour la métaphore du capitaine de navire ! Icône guerrière du management à la testostérone (à peine misogyne au passage…). Et je me mets à imaginer tous ces crétins qui s’imaginent habillés comme Russel Crow dans Master & Commander, investis de la Grande Mission de maintenir leur vaisseau de guerre à flots contre vents et marées…

Master and Commander Poster

Et double agacement, l’auteur renchérit pour bien finir de m’énerver…

Exit la gestion de type Bisounours.

Et moi je DETESTE qu’on s’en prenne aux Bisounours pour justifier le pseudo fatalisme de l’empire des cons.

L’introduction se termine sur :

Pourtant, cette dureté paie. Voici pourquoi.

Ok, le ton est donné, cet article va me gonfler, l’auteur veut du manager fort et rigide.

S’ensuit une dizaine de “conseils” où s’entremêlent les lieux communs du management les plus effarants et les idées les plus stupides, tout cela présenté sous un angle assez inédit j’avoue: comment devenir un sale con.

Par exemple :

Page 8 : Délestage

Le conseil appelé Délestage nous parle en fait de délégation. Déléguer, c’est un bon conseil pour un manager, c’est une bonne pratique plutôt bien admise et plébiscitée pourtant ! Certes, mais on ne vous conseille pas de simplement déléguer ici… on vous dit de

Déléguer massivement et sans scrupule !

Voyez comme la rhétorique est guerrière et sournoise. Vous n’allez plus déléguer comme doit le faire un bon manager, non, vous vous allez déléguer avec un petit sourire pervers en coin… Sans scrupule.

Autre exemple intéressant :

Page 3 : Décharger son stress sur l’équipe

L’auteur vous conseille de décharger votre stress sur vos équipes. Il s’appuie sur une méthode américaine de transparence : l’Open book, dont elle n’a visiblement pas compris le principe pour tout simplement en conclure:

Au contraire, un manager qui partage son stress le gère mieux, alors n’hésitez pas. Quitte à le transmettre à votre équipe.

J’en ai vu des raisonnements fallacieux mais là…

Je vous passe les termes employés révoltants (flicage, punir, rabâcheur…) et les illustrations aussi suggestives qu’effrayantes.

Je m’arrête sur le pompon de l’article :

Page 12 : Punir

En élisant “le pire employé de l’année”, un chef sort de l’ombre un employé en difficulté et le motive, ainsi, à progresser. Une méthode pas si méchante, à bien y regarder.

On rêve!

L’auteur s’appuie sur une idée prétendument donnée par 3 experts…

Enfin, c’est sans doute la conclusion qui est la plus intéressante:

Toutefois, faire preuve de dureté ne signifie pas manquer d’humanisme. Ces conseils sont, donc, à prendre avec attention. Ils visent un meilleur fonctionnement de l’équipe de travail et non le creusement d’une relation strictement basée sur la subordination des collaborateurs au chef.

En gros, après vous avoir dit exactement comment devenir un vrai gros con, sachez que vous n’êtes pas obligé.

Mais il y a pire! Bien pire!

En lisant l’article, je m’étonnais de voir le nom de Karine Aubry revenir souvent. Je ne connais pas personnellement Karine mais je la lis de temps en temps et elle ne m’a jamais semblé manquer de bon sens. Comment diable s’est-elle retrouvée mêlée à ce que je peux qualifier de pire article de management de l’année?

Regardons-y de plus près:

Incendiée dans les commentaires, Karine s’est vue obligée de préciser:

En réponse aux nombreux commentaires ici et ailleurs :
Je tiens à préciser à nouveau ici que j’ai été seulement interviewée pour cet article, que seules les citations sont mes propos (depuis leur version corrigée de ce jour, elles sont exactes sauf celle sur les Etats-Unis). Tout le reste du texte est de la main de l’auteur de l’article, Jennifer Matas, journaliste. Cet article ne reflète donc pas mon opinion, il me semble important de le préciser. Merci de votre attention.

Ah, nous voilà rassurés! Mais comment l’auteur a-t-il bien pu servir un propos aussi malsain avec des citations de bon sens… Observez la manipulation:

Page 4 : Compétition:

Avec des commerciaux, par exemple, la compétition fonctionne bien, observe Karine Aubry.

Et l’auteur d’en conclure:

La concurrence interne qui s’insinue entre les deux booste la créativité et la motivation de tous.

On est donc passé de “commerciaux” à “tous” (essayez de mettre vos comptables en compétition, on en reparle dans 6 mois hein 😉 )

Un autre exemple:

Dès le début, il doit poser un cadre très clair pour pouvoir sanctionner sur des bases objectives, le cas échéant- Karine Aubry

Et l’auteur d’en conclure:

Le chef doit garantir le bon fonctionnement d’ensemble, quitte à devoir rabâcher souvent les mêmes informations.

Quant aux trois experts cités, je vous envoie à ce billet sur leur livre et vous me direz s’ils vous semblent prôner “l’élection du pire employé du mois”…

http://www.les-rh.fr/tendances-rh/wanagement.html

(modification apportée le 12/07/2013 après avoir reçu la réponse de Benjamin chaminade qui ne m’a pas surprise plus que ça d’ailleurs)Capture

 

Voilà donc un article prônant les pires pratiques managériales, ces pratiques que nous dénonçons tous les jours sur mon fil twitter comme étant des fléaux à l’origine de nombreux risques psycho sociaux et en règle générale cassant toute motivation des équipes. Un article dont l’auteur, pour légitimer son propos va jusqu’à détourner le propos de ses interviewés, quitte à leur faire dire exactement le contraire de ce en quoi ces personnes croient.

Ce n’est pas du bon travail de journalisme

Ce n’est pas du bon travail de presse de management

Ce n’est pas du bon travail d’être humain responsable.

Oh mais les managers aux comportements toxiques seront ravis de lire cette sombre daube, cela les confortera dans leur pratiques et  ils pourront même se permettre de ressentir un petit plaisir à se dire qu’ils ne sont pas si durs que ça finalement, alors de quoi se plaint-on?

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11 thoughts on “Autopsie d’un torchon

  1. Après avoir pensé à du second degré puis à une blague, j’ai du constater et admettre que l’auteur était pensait sérieusement ce qu’elle écrivait.
    Du mauvais journalisme sans doute qui servira à légitimer les mauvaises pratiques managériales.
    J’aimerais lui poser une seule question : aimeriez vous être dirigée comme vous les préconisez ?

    • Je la laisse libre de vous répondre.
      Il y a l’auteur, certes, mais n’oublions pas qu’il y a une rédaction derrière qui a laissé passé ça.
      Pour moi le Journal du Net est plus responsable que l’auteur.

  2. Merci pour votre saine réaction.

    Que dire face à un tel torchon ? Le problème est peut être aussi qu’un ensemble de “petits chefs” (mais alors la, vraiment petits) vont se sentir légitimés dans leurs pratiques. Il suffit d’ailleurs de lire les quelques commentaires à la suite de l’article …

  3. Le manque complet de discernement dont tt cela fait preuve
    Cet article de JdN est affligeant !
    Tellement loin de tte intelligence de situation, de tte analyse professionnelle…. que je ne peux croire au sérieux de l’auteure. Je dirai même que c’est un ramassis d’affirmations péremptoires, sans fondement ni maturité, et surtout sans éthique. Comment peut on écrire des choses pareilles ? !
    Mais hélas, c’est assez représentatif :
    – d’une part, de certains prétendu(e)s “journalistes”
    – et d’autre de certain(e)s prétendu(e)s “managers”
    Soyons réalistes : on en croise du nuls de ce type !

  4. Je me permets d’en rajouter une “couche” d’ailleurs.

    Ces dossiers du JDN sont organisés sous une forme de type “mes conseils pour réussir”… Généralement assez creux et poussifs ils génèrent chez moi plus de l’indifférence qu’autre chose. Des conseils “bouillie pour chat” pour trépanés du bulbe comme diraient certains…

    Mais que pensez vous de ces prétendus conseils au regard de leur mise en application et d’une procédure pour harcèlement (je sais la définition du harcèlement est pas si simple, difficile à prouver, etc…) mais bon nombre de ces soit-disant conseils (au delà de leur caractère inepte) pourraient placer l’entreprise et le manager qui les applique dans une situation particulièrement délicate au regard de la loi …

    • @Geuze_F “Trépanés du bulbe” voilà une expression comme je les affectionne;)
      Je vous rejoins et je rebondis la question du harcèlement: ce type de conseils encourage des pratiques qui peuvent conduire à du harcèlement, pratiques légitimées par le fait de les avoir lus dans une publication qui se targue d’expertise en management. D’autant que de nombreux managers peu, voire pas du tout, formés sont en recherche de solutions et qu’il est toujours plus facile de jouer les rouleau-compresseurs de boulot que d’avoir le courage de mettre en oeuvre des alternatives plus respetueuses des besoins fondammentaux de l’être humain.
      Ce n’est malheureusement ni la première fois ni la dernière fois que des conseils en management grotesques et nuisibles fleuriront et il est salutaire de dénoncer les inepties dangereuses d’une part, et de continuer à promouvoir d’autres façons de faire d’autre part.
      Merci @DesperateRH pour ce coup de gueule aussi pertinent qu’indispensable;)

  5. Bonjour,
    Nous sommes navrés que vous ayez lu cet article de cette manière. Le JDN ne cherche évidemment pas à promouvoir les “comportements toxiques” des managers, encore moins à expliquer “comment devenir un sale con”.
    Cet article adopte un angle pour évoquer la posture du manager : celui de l’autorité. Suivre cette idée ne signifie évidemment pas que le management se réduit à l’autorité. Cela consiste encore moins à faire la promotion de l’autoritarisme.
    Si cette distance avec le sujet n’a pas été comprise par tous, c’est fort regrettable. Mais présenter cet article comme une ode à la tyrannie ne nous semble pas juste.
    Que la métaphore du capitaine de navire vous énerve, soit. Que convoquer les Bisounours vous agace, aucun souci. Que le ton général du papier ne vous convienne pas, c’est parfaitement concevable.
    Cependant, suggérer qu’il y aurait de la malhonnêteté dans l’écriture du dossier est injuste. La personne interrogée n’a pas du tout été manipulée. Ses propos, clairement identifiables dans l’article, ont été tenus au cours d’une interview téléphonique avant laquelle l’angle général du papier était annoncé. Elle n’est évidemment pas l’auteure du dossier, mais ses citations sont exactes.
    Reste l’idée du “pire employé de l’année”. Il s’agit effectivement d’une erreur de notre part que nous regrettons. Nous nous sommes excusés auprès de Benjamin Chaminade et la référence a immédiatement été supprimée.
    Bref, si le propos de l’article a été mal interprété par une partie des lecteurs, la responsabilité nous en revient probablement. Reste que de nombreux autres lecteurs ont apprécié la lecture de ce dossier, sans que tous, nous l’espérons, ne soient des “sales cons”.
    Le JDN reste évidemment ouvert à toutes les remarques, pour peu qu’elles soient constructives et sincères. Et ses colonnes restent accessibles à tous les acteurs du management qui souhaitent transmettre leur expertise au public. La variété des articles et des chroniques qui y sont publiés témoignent de notre ouverture au débat.

    Fabien Renou
    JDN Management

  6. Au contraire, il me semble que ce dossier confond autorité et autoritarisme et que c’est justement la le problème, le diable est dans les détails et l’absence de contextualisation des conseils donnés.

    Même si j’entends les remarques du rédacteur, permettez moi de faire simplement remarque qu’à force de vouloir être synthétique on transforme la gastronomie en fast food et en définitive l’art du management en un ensemble de recettes indigestes. Voila ce qu’est c’est article, un management-burger avarié. Nombre des conseils donnés sans prise en compte d’un contexte et sans intelligence globale des situations ne peuvent conduire qu’à de véritables catastrophes. Enfin, l’honnêteté intellectuelle aurait voulu que la modification de l’article soit mentionnée, la raison de cette modification indiquée, cette réponse publiée sur le site du JDN (avec l’article) et les commentaires maintenus.

    Alors que la profession des RH est actuellement en train de travailler à un ensemble de codes de bonne conduite, que la France pilote le groupe de travail de l’ISO sur la bonne gouvernance humaine des organisations ce type d’article est tout bonnement contre productif et ne fait que flatter les plus bas instincts de managers en mal de reconnaissance et de pouvoir tel qu’on le concevait du temps des maîtres de forge.

  7. Les réactions à cet article ne sont pas des interprétations mais résultent d’une lecture critique objective. Il est d’ailleurs étonnant qu’une lecture analogue n’ait pas eu lieu avant publication. On peut bien sûr discuter et écrire sur l’autorité dans le management. Mais là, c’est complètement hors des clous, hors contexte et de manière tellement flagrante et caricaturale que ça ne peut engendrer que de vives réactions. Et si on parle d’interprétations, ce sont celles tirées des échanges avec les personnes interrogées qui sont complètement erronées et inappropriées.

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